LA RECONSTRUCTION DE NANTES

Ayant participé à la soirée organisée sur ce thème par le journal Ouest-France, j’ai bien sûr été frappé par les souffrances exprimées par les derniers témoins de ces bombardements. A une époque où les cellules de soutien psychologique n’existaient pas, il fallait tenter de surmonter seul des traumatismes épouvantables et surtout surmonter les mille problèmes soulevés par “l’après bombardement”. Elu, attaché au patrimoine de Nantes, j’ai constaté que les épreuves physiques et morales étaient tout naturellement passées au premier plan, bien avant les considérations matérielles.

C’est probablement ce qui explique en partie,  que la reconstruction de la ville ait été perçue par les nantais de l’époque comme un progrès plutôt que comme une perte irréparable.

Il est vrai aussi, qu’à Nantes, dès les années trente, on percevait un certain rejet du passé architectural. Pour preuve, les comblements de l’Erdre et de la Loire réalisés avant la guerre avec le soutien de très nombreux nantais, qui se plaignaient des risques de crues et surtout des mauvaises odeurs qui résultaient de la présence de l’eau au cœur de la cité.

A cette époque, les défenseurs du patrimoine étaient souvent considérés comme passéistes. A Nantes, contrairement à Bordeaux, à Strasbourg et dans tant d’autres villes comparables, on regardait vers l’avenir quitte à couper les liens avec l’histoire.               Ville de commerce, d’industries, tournée vers l’avenir, Nantes a probablement vécue la reconstruction comme un progrès, plus que comme une perte d’identité.              D’ailleurs, le film de Jacques Demy, “Lola”, nous introduit dans un appartement de rêve  situé rue de Budapest, comme si la réussite sociale y était associée.

Au fond, la reconstruction, presque à l’identique de la place Royale et de l’allée Brancas a suffit aux nantais de l’époque, ce que l’on peut comprendre lorsque l’on sait la pénurie de moyens que traversait la ville à ce moment là.

La Ville d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec celle d’avant ou d’après la guerre, ville grise elle n’est plus. Elle est devenue plus minérale, moins conviviale, sans doute, il suffit de se reporter aux photographies de la place Royale dans les années cinquante, pour constater qu’un certain désordre y régnait encore, marché aux fleurs, taxis attroupements …

Toutefois, les stigmates des bombardements de 1943 sont ici et là encore visibles : renfoncements de la rue du Calvaire, chaos des constructions de la rue du Chapeau Rouge et bien sûr, place de l’Hôtel de Ville, où l’on peut encore voir les pignons des anciens immeubles détruits pendant la guerre. On envisage d’ailleurs, sur ce  dernier emplacement laissé vacant par les bombes, la construction d’un ensemble immobilier dédié au commerce et à l’habitation. Ce serait une bonne occasion de profiter de cette opportunité pour y réaliser un ensemble architectural qui réconcilie la ville avec son passé.

CEREMONIES COMMEMORATIVES DES 16 ET 23 SEPTEMBRE 1943

 

Une nantaise devant la rue de l'Arche-Sèche et des Vieilles-Douves depuis la place Saint-Nicolas bombardée

Une nantaise devant la rue de l’Arche-Sèche et des Vieilles-Douves depuis la place Saint-Nicolas bombardée

Lundi 16 septembre, Nantes a commémoré, comme il se doit, le triste anniversaire des bombar-dements de 1943. J’ai tenu à participer à l’ensemble de ces manifes-tations, car il s’agissait en réalité de nous livrer à un devoir de mémoire vis à vis de tous ceux qui sont morts ou qui ont souffert au cours de ces deux terribles journées.

Ces victimes innocentes, pour la plupart civiles, ont été sacrifiées sur l’Autel de notre liberté, nous devions donc absolument leur rendre ces hommages publics.

De plus, ces bombardements ont changé Nantes à tout jamais. Les destructions de la rue du Calvaire, de la place Royale, du quai de la Fosse, etc… ont rompu le fil que les Nantais entretenaient avec leur passé. La reconstruction, difficile et fatalement décevante, a brouillé l’image de la Ville et ouvert un cycle ininterrompu de destructions/reconstructions.

A titre personnel, cette commémoration m’a beaucoup ému, car mes grands parents et l’ensemble de ma famille, qui ont toujours vécu à Nantes,  se sont trouvés en première ligne ces deux jours là. Adolescent, j’étais pétrifié par les histoires atroces qui m’étaient contées, mais aussi impressionné par le courage dont les uns et les autres ont fait preuve dans ces circonstances affreuses.

Le 16 septembre 1943, un peu avant 16 heures, mes grands parents maternels se trouvaient chez un oncle qui venait de décéder à son domicile rue des Carmes. Lorsque les premières bombes sont tombées,  l’ancienne maison à colombages dans laquelle ils se trouvaient a commencé à se désarticuler, l’escalier s’effondrant au moment même où ma grand mère blessée par un éclat de verre, commençait à l’emprunter. Heureusement une corde qui servait de main courante dans la cage d’escalier lui sauva la vie.

Pendant ce temps là, ma mère, place Royale comptait dans le ciel les “forteresses volantes”qui passaient au dessus d’elle. C’est seulement lorsque les premières bombes se sont échappées des avions, qu’elle a commencé à prendre conscience du danger, déjà les premières déflagrations retentissaient, se rapprochant du quartier, qui il y a quelques minutes était encore si paisible, si ordinaire.

Elle courre se réfugier dans le couloir de l’immeuble rue Contrescarpe, le chaos qui y règne , s’amplifie à chaque souffle de bombe, les clients du magasin de mes grands parents, les voisins, des passants partagent leur angoisse, certains prient , une voisine Italienne, ancienne chanteuse, pousse des cris stridents, soudain les gravats, la poussière  s’échappent  des solives et couvrent de la tête aux pieds toutes ces pauvres victimes potentielles.

La fin de l’alerte retentit, tout le monde est vivant, certains légèrement blessés, mais le sang coule à flots. On mesure l’étendue des dégâts, toutes les vitres sont brisées, sauf celles de ma tante J. violoniste amateur, qui a bravé les directives parentales en laissant la fenêtre de sa chambre ouverte.

Place Royale, presque tous les immeubles sont détruits ou en flamme, autour de la fontaine, fiacres disloqués, chevaux, tués ou blessés,  marché aux fleurs bouleversé.

L’immeuble de la Belle Jardinière est la proie des flammes, comme celui de la pharmacie de Paris, où l’on entend des explosions, les morts sont particulièrement nombreux dans ce dernier immeuble.

Curieusement, mon grand père paternel, lui aussi réfugié dans le couloir qui longe la pharmacie se trouve là, il porte secours aux blessés avec les moyens du bord. Sans se connaître mes grands parents paternels et maternels sont déjà réunis lors de cette journée, qu’ils n’oublieront jamais.

Rue du Chapeau Rouge, rue Boileau, des amis, des connaissances sont piégées dans des caves, ils demandent de l’aide. Les pompiers, la Défense Passive tentent l’impossible, malheureusement les personnes prisent au piège dans la cave de la Galerie Mignon-Massart ne sont pas accessibles…

Pourtant le pire vient de se dérouler rue du Calvaire, toute cette grande artère qui irrigue tout le centre ville est en ruine, les victimes innombrables, habitants, commerçants, usagers, tout le monde est réuni dans la mort.

Soudain, deux revenants, Monsieur et Madame A., photographes ont réussi à s’extirper des ruines de leur immeuble. Ils ont tout perdu, matériel de travail, mobilier, papiers d’identité, livrets de Caisse d’Epargne, ils arrivent au 6, rue Contrescarpe totalement brisés. Ils faut les aider à traverser cette épreuve, les héberger, trouver des vêtements, des objets de première nécessité, à l’aide d’une échelle on retourne chez l’oncle décédé rue des Carmes, pour en extirper tout ce qui pourra leur être utile.

Un monde vient de s’effondrer, Nantes, située si loin des frontières n’avait jamais connu les affres de la guerre, c’est chose faite. Ses habitants n’ont qu’une idée, quitter cette cible urbaine. Rendez vous est donc pris avec un déménageur pour le jeudi 23 septembre …